Les entrepreneurs méritent-ils ce qu'ils ont ?

Le mythe de la méritocratie en entrepreneuriat : un moteur d'inégalités sociales
Les entrepreneurs méritent-ils ce qu'ils ont ?
Les entrepreneurs méritent-ils ce qu'ils ont ?
Dans le monde de l’entrepreneuriat, certaines phrases reviennent comme des mantras. « Quand on veut, on peut. » « Il suffit d’avoir le bon mindset. » « Fake it until you make it. »
Ces slogans façonnent une vision séduisante de la réussite : celle d’un individu prêt à tout pour atteindre ses objectifs, armé de persévérance et d’ambition. Selon cette logique, réussir ne serait qu’une question de volonté personnelle. Le message est simple : tout le monde peut entreprendre et s’en sortir, quels que soient son point de départ ou son environnement social.

Mais ce discours, aussi motivant soit-il, résiste-t-il vraiment à l’épreuve des faits ?

Lorsqu’on observe de plus près la réalité de l’entrepreneuriat, un tout autre constat apparaît. L’accès aux ressources, au réseau, aux financements ou tout simplement à la stabilité économique de départ varie fortement selon l’origine sociale, le genre ou encore le lieu d’habitation. En France, les inégalités économiques restent massives : en 2021, les 10 % les plus riches détenaient 46 % du patrimoine total, et les 10 % les plus pauvres… seulement 0,2 % (Insee, 2024).

La méritocratie : entre idéal et illusion sociale

D'où vient le concept de méritocratie ?

Le mot « méritocratie » est né en 1958, sous la plume du sociologue britannique Michael Young dans son essai satirique The Rise of the Meritocracy. Dans ce livre dystopique, il imagine une société où seuls les individus les plus méritants, définis par leurs compétences et leur intelligence, accèdent aux postes les plus élevés. Ce modèle, loin d’être enviable, conduit à une société profondément inégalitaire et rigide.
Pourtant, ce terme a été récupéré et vidé de son sens. Devenu un idéal politique, il sert à justifier l’ordre social en laissant croire que chacun obtient ce qu’il mérite, selon son talent et son travail. L’idée que la réussite serait uniquement liée au mérite individuel est ainsi devenue un pilier des discours économiques et éducatifs contemporains.

Le mythe dans la culture entrepreneuriale contemporaine

Dans l’entrepreneuriat, ce mythe s’est enraciné au fil des décennies. L’image du « self-made man », parti de rien pour bâtir un empire, est omniprésente dans les médias, les biographies et les discours inspirants. Steve Jobs, Elon Musk, Jeff Bezos sont ainsi souvent présentés comme des modèles de réussite par la seule force de leur volonté. 
Les réseaux sociaux ont amplifié ce phénomène. Des milliers de « coachs business » et d’influenceurs promeuvent un discours simpliste : le succès dépendrait uniquement du « bon état d’esprit ». On oublie alors facilement de parler des héritages familiaux, des réseaux d’influence, ou encore des soutiens financiers qui, bien souvent, ont joué un rôle décisif dans ces parcours.

Les chiffres qui démontent la méritocratie entrepreneuriale

  • 71% des startuppers ont fait une grande école de commerce ou d'ingénieurs (Cédric O : «Le startupper français est un mâle blanc diplômé d'HEC» Source : Stratégies)
  • 9% d'étudiants des grandes écoles sont issus de milieux défavorisés. En 2016-2017, les étudiants des grandes écoles n'étaient que 9 % à être issus de catégories socioprofessionnelles (CSP) défavorisées, comprenant les ouvriers et les personnes sans activité professionnelle, alors qu'ils représentent plus d'un tiers de l'ensemble des jeunes de 20 à 24 ans. (source : Les Échos)
  • 10 % les plus riches possèdent près de 80 % des actifs financiers et professionnels pendant que 50 % les plus pauvres détiennent moins de 5 % de l'ensemble du patrimoine (Source : Le monde)
  • un jeune vivant en Ile-de-France a 25 fois plus de chance d'intégrer une grande école et 83 fois plus de chance si son père en a intégré une avant (Source : Les Échos)
  • 53 % des entrepreneur-ses de start-up ont un père cadre (Source : Ministère du travail. "Des inégalités d'accès aux inégalités de succès : enquête sur les fondateurs et fondatrices de start-up." Marion Flécher)
« Je suis parti de rien »
- ah bon ?

Portrait sociologique d'un créateur de start-up

Les inégalités sociales, un filtre puissant dans l’entrepreneuriat

Les barrières économiques invisibles mais bien réelles

Créer son entreprise nécessite des ressources : temps, argent, sécurité financière. Or, ces ressources ne sont pas distribuées équitablement dans la société.

L’Insee, dans son rapport sur les « Créateurs et créations d’entreprise » (dispositif Sine) souligne que les créateurs d'entreprise sont majoritairement issus des classes sociales supérieures. Avoir un patrimoine familial, pouvoir compter sur un entourage soutenant, disposer de temps libre sont autant de facteurs qui favorisent la prise de risque entrepreneurial. À l’inverse, pour les personnes issues de milieux modestes, l’idée même de se lancer peut sembler inatteignable : comment créer une entreprise quand chaque euro compte pour survivre ?

De plus, les réseaux jouent un rôle fondamental. Accéder à des financements, trouver des clients, ou bénéficier de conseils stratégiques suppose souvent de connaître les bonnes personnes. Là encore, les inégalités sociales se traduisent en inégalités d’opportunités.

Diversité et inclusion : les angles morts du business

Les chiffres sont implacables. En France, seulement 30 % des entreprises sont créées par des femmes. Les entrepreneurs issus de quartiers populaires ou de minorités ethniques rencontrent des discriminations persistantes, notamment dans l’accès aux financements, selon une étude conduite par l’institut ISM Corum con 90 tests réalisés d’avril à décembre 2016 dans 63 agences de 12 banques. (En savoir plus via Le Monde et France Inter.)

Dans certains secteurs comme la tech ou la finance, la sous-représentation est encore plus marquée. Ces barrières systémiques, rarement évoquées dans les discours méritocratiques, contribuent à maintenir l’entrepreneuriat comme un terrain réservé aux plus privilégiés.

Le poids du mythe : quand la méritocratie culpabilise l’échec

L’échec entrepreneurial, un tabou socialement situé

Dans l’imaginaire collectif, la réussite entrepreneuriale est perçue comme la preuve ultime du mérite personnel : « Si tu réussis, c’est que tu le mérites ; si tu échoues, c’est que tu n’étais pas assez bon ». Cette vision nourrit une pression sociale forte autour de la réussite.

Or, l’échec entrepreneurial reste une réalité fréquente. En France, près de 39 % des entreprises disparaissent dans les trois ans suivant leur création (Insee, 2024). Ces chiffres sont encore plus élevés chez les entrepreneurs aux ressources limitées, qui peinent à encaisser un revers financier.

Pour les entrepreneurs issus de milieux modestes, la sanction est double. D’un côté, ils partent avec un désavantage structurel : moins de capital de départ, moins d’accès aux réseaux et peu de marge de manœuvre financière. De l’autre, en cas d’échec, ils doivent faire face non seulement à la perte économique, mais aussi à une forte stigmatisation sociale.

Selon une étude de la Fondation Entreprendre, 45 % des Français estiment que l’échec entrepreneurial est difficilement pardonnable, et ce rejet est plus marqué envers les personnes perçues comme « sans filet » financier (Fondation Entreprendre, Baromètre 2021).

Cette spirale peut entraîner des conséquences graves, notamment en termes de santé mentale. D’après une étude de l’OCDE, les entrepreneurs exposés à la précarité sont plus susceptibles de souffrir d’anxiété, de dépression et d’isolement, ce qui freine durablement leurs velléités entrepreneuriales futures. 

Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil du mérite et de « quand on veut on peut. »

Le paradoxe méritocratique : plus on y croit, plus l’injustice augmente

Le mythe de la méritocratie se renforce justement dans ce contexte. Plusieurs recherches montrent que plus une organisation, une entreprise ou une société se revendique « méritocratique», plus elle tend à légitimer inconsciemment les inégalités.

C’est ce que des chercheurs de l’Université de Boston ont nommé le « paradoxe méritocratique » : plus on croit au mérite, plus on excuse les écarts de réussite en les attribuant aux efforts individuels, et plus on invisibilise les inégalités structurelles (genre, origine sociale, capital économique). Dans leur étude, les entreprises qui valorisent explicitement la méritocratie favorisent paradoxalement davantage les profils déjà privilégiés, notamment les hommes blancs dans les postes à responsabilité (Castilla & Benard, 2010).

Dans ce cadre, la méritocratie ne devient pas un moteur de justice sociale, mais un alibi. Elle sert à justifier la réussite des plus avantagés et à culpabiliser ceux qui échouent, même quand leurs chances de départ étaient inégales. Le discours du « tout est possible si on s’en donne les moyens » finit ainsi par renforcer l’exclusion des plus précaires, tout en masquant les véritables obstacles systémiques.

Déconstruire le mythe et ouvrir des voies d’émancipation

Repenser les récits de réussite et valoriser les parcours alternatifs

Repenser les récits de réussites
La première étape pour bâtir un entrepreneuriat inclusif consiste à sortir des récits dominants autour de la réussite.

Trop souvent, les médias mettent en avant des figures issues des mêmes sphères : hommes, blancs, diplômés de grandes écoles, souvent issus de familles aisées. Pourtant, la diversité des entrepreneurs en France est bien plus riche que ces quelques icônes de la « start-up nation ».

Quelques chiffres révélateurs :
  • 29 % seulement des entreprises sont créées par des femmes en France (source : INSEE, 2024).
  • Les habitants des quartiers prioritaires représentent moins de 5 % des créateurs d’entreprise (source : France Travail, 2024).
  • En Auvergne-Rhône-Alpes, l’artisanat représente un tiers des entreprises et un neuvième de l’emploi total. 
Il est essentiel de mettre en lumière les parcours alternatifs : entrepreneurs issus des quartiers populaires, femmes entrepreneuses, créateurs d'entreprises sociales, solidaires ou en coopératives, initiatives rurales et locales qui dynamisent les territoires. Plus qu’un simple effet de communication, ce changement de récit permet d’envoyer un message fort : la réussite entrepreneuriale ne se limite pas à la tech ou aux levées de fonds. Elle peut aussi s’incarner dans des projets locaux, sociaux ou collectifs.

Créer des conditions plus justes pour entreprendre

Pour déconstruire le mythe de la méritocratie dans l’entrepreneuriat, il faut cesser de croire que la réussite ne dépend que de la volonté ou du « mindset ». Les chiffres sont clairs : selon l’Insee, seuls 13 % des créateurs d’entreprise classique et 48 % des micro-entrepreneurs démarrent sans apport personnel. La majorité des entrepreneurs débutent donc avec un capital de départ, ce qui constitue un frein immédiat pour les personnes issues de milieux modestes.

Pour rendre l’entrepreneuriat accessible à toutes et tous, certaines initiatives font leurs preuves. Le programme Les Déterminés, par exemple, accompagne les jeunes et adultes issus des quartiers populaires et des zones rurales. Résultat : 80 % des participants lancent leur entreprise à l’issue de la formation, dont 64 % de femmes et 70 % issus de quartiers prioritaires, avec des taux de pérennité supérieurs à la moyenne nationale (source : Les Déterminés, 2024). De même, le programme Entrepreneurs dans la Ville affiche des résultats comparables en alliant formation, mentorat et accompagnement individuel. Ces initiatives démontrent que l’accès aux réseaux et aux compétences est un levier essentiel, bien plus efficace que la simple injonction à l’effort individuel.

Le financement reste un autre verrou majeur. Des organismes comme l’Adie (Association pour le Droit à l’Initiative Économique) distribuent chaque année plus de 20 000 microcrédits à des personnes qui n’ont pas accès aux financements bancaires classiques, souvent issues des classes populaires ou en situation de précarité. Ces solutions permettent de lancer des projets qui auraient été impossibles autrement. De plus, des dispositifs tels que les prêts d’honneur d’Initiative France ou les fonds de soutien de la BPI France ciblent spécifiquement les femmes, les jeunes et les entrepreneurs issus de milieux défavorisés, afin de faciliter l’accès au financement initial.

L’accompagnement humain joue également un rôle déterminant. Le mentorat et les réseaux professionnels permettent aux entrepreneurs de franchir les obstacles plus rapidement et d’éviter l’isolement. Selon une étude de l’OCDE, le mentorat peut multiplier par 2,5 les chances de survie d’une entreprise au-delà de trois ans. Des réseaux comme France Active ou des communautés comme Makesense facilitent ce type de mise en relation, en dehors des circuits élitistes traditionnels.

Ces modèles ne cherchent pas à adapter les profils précaires à un système inégalitaire. Ils visent à recréer les règles du jeu en redistribuant l’accès aux ressources essentielles (argent, savoir-faire, réseaux) et investir dans le potentiel collectif.

Ces résultats concrets montrent que ce n’est ni une question de volonté individuelle, ni de mérite personnel, mais bien de moyens et d’accès aux opportunités. Certains pourraient y voir de la charité. Nous préférons parler de justice économique et sociale.

Conclusion : Vers un entrepreneuriat réellement inclusif ?

La méritocratie reste un mythe tenace dans le monde de l’entrepreneuriat. Si elle peut motiver, elle sert aussi à masquer des inégalités profondes et à culpabiliser ceux qui échouent. Pourtant, un autre modèle est possible : un entrepreneuriat qui reconnaît les obstacles systémiques, qui valorise la solidarité et qui mise sur la coopération plutôt que sur la compétition. Changer le récit entrepreneurial, c’est aussi ouvrir la voie à une société plus juste, où chacun peut réellement trouver sa place — pas seulement ceux qui sont déjà bien nés.

Chez Pépite oZer, on fait en sorte de rendre l'entrepreneuriat accessible et de le démystifier auprès de plus grand nombre. 

L'obtention du BAC est le seul critère pour obtenir le Statut National d'Etudiant-Entrepreneur (directive ministérielle.)

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Plusieurs sessions de recrutement ont lieu toute l'année : plus d’info.

Source et média pour creuser la question méritocratique en entrepreneuriat

  • The Rise of the Meritocracy – Michael Young
  • Rapport Dares : « Créateurs d’entreprise : un portrait social » https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publications/archives-revue-travail-et-emploi/pdf/58_3171.pdf
  • Le piège de la méritocratie – Daniel Markovits
  • INSEE, Les entreprises en France Édition 2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4986689?sommaire=4987235&utm
  • The Paradox of Meritocracy in Organizations, Castilla & Benard, 2010
  • Des inégalités d’accès aux inégalités de succès : enquête sur les fondateurs et fondatrices de start-up. Marion Flécher 
  • https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/pdf/02-tete-159-article-2-flecher.pdf
  • La méritocratie, mythe ou réalité ? Zoom-zoom-zen, France Inter, 2023 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-lundi-13-mars-2023-2975771
Associations : 
  • Les Déterminés
  • Entrepreneurs dans la Ville
  • Mozaïk RH

 
Mis à jour le  21 août 2025